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Masochisme : d'où vient le mot, et pourquoi il décrit mal ce qu'il désigne

Krafft-Ebing a forgé le mot en 1886 d'après le nom d'un romancier. Depuis, la clinique a changé de position, le langage courant a inventé un second sens, et les deux se confondent. Ce que masochisme désigne vraiment, ce qu'il rate, et à partir de quand une pratique pose un problème.

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Douze mille cent recherches par mois en France pour « masochisme », quatre mille quatre cents pour « sadomasochisme » (source : DataForSEO / Google Ads, France, août 2026). Très peu de gens, dans ce volume, veulent une définition de dictionnaire. Ils veulent savoir si le mot s'applique — à eux, ou à une scène dont ils sortent. Le mot répond mal à cette question : il n'a pas été fabriqué pour elle.

Un mot de psychiatre posé sur le nom d'un romancier

« Masochisme » est un néologisme clinique. Il vient du psychiatre autrichien Richard von Krafft-Ebing, qui le forge à partir du patronyme de Leopold von Sacher-Masoch, écrivain autrichien, auteur de La Vénus à la fourrure — un roman dont le narrateur veut être asservi par une femme, contrat à l'appui. L'ouvrage est Psychopathia Sexualis, dont la première édition paraît en 1886 et qui sera remanié édition après édition (les notices divergent sur celle où le mot apparaît exactement).

Deux choses à retenir de cette origine.

La première : Psychopathia Sexualis est un catalogue de cas, écrit depuis la salle de consultation et le tribunal, et son sommaire mélange ce qu'on tient aujourd'hui pour des orientations, des goûts et des crimes — l'homosexualité y figure au même titre que le fétichisme. Le mot naît dans un système de classement dont presque tout le reste a été démonté depuis.

La seconde : Sacher-Masoch était vivant en 1886. Plusieurs notices biographiques rapportent que lui et ses proches ont protesté contre cet usage de son nom. Krafft-Ebing n'a pas bougé. En 1892, un autre médecin allemand, Albert von Schrenck-Notzing, propose « algolagnie » (de algos, douleur, et lagneia, désir) pour désigner sadisme et masochisme sans passer par des noms propres. Le terme n'a jamais pris : Freud reprend le vocabulaire de Krafft-Ebing, et l'affaire est pliée.

On peut objecter que l'étymologie n'engage à rien. Pour un objet, d'accord. Pour une catégorie psychiatrique, moins : celle-ci a continué à porter sa définition d'origine, celle d'une perversion, longtemps après que son contenu clinique a changé.

Ce que la clinique dit aujourd'hui, et ce qu'elle ne dit pas

Dans les classifications actuelles, l'intérêt masochiste et le trouble ne sont plus la même chose.

Le DSM-5-TR, manuel de l'Association américaine de psychiatrie, construit tous les troubles paraphiliques sur deux critères. Le critère A décrit la nature de l'intérêt : une excitation sexuelle récurrente et intense liée au fait d'être humilié, battu, attaché ou de souffrir d'une manière ou d'une autre, sur au moins six mois, sous forme de fantasmes, de pulsions ou de comportements. Le critère B décrit les conséquences : une détresse ou une altération du fonctionnement, cliniquement significative. Les deux sont requis. Qui remplit A sans B a une paraphilie, pas un trouble.

Intérêt masochiste Trouble du masochisme sexuel
Critère A (nature de l'intérêt) rempli rempli
Critère B (détresse ou altération) absent présent
Statut dans le DSM-5-TR pas un diagnostic diagnostic
Ce que ça décrit un goût sexuel un goût sexuel qui coûte quelque chose

La CIM-11 de l'OMS va plus loin : le sadomasochisme consensuel, qui figurait dans la CIM-10 sous le code F65.5, a été retiré de la liste des troubles paraphiliques. Le groupe de travail qui a préparé la révision (Reed et coll., World Psychiatry, 2016) a justifié ce retrait par trois arguments :

  • l'absence d'importance en santé publique ;
  • l'absence d'association générale avec une détresse ou une altération du fonctionnement ;
  • le risque de stigmatisation, sans bénéfice sanitaire identifiable.

Plusieurs pays nordiques avaient déjà supprimé ces catégories de leurs listes nationales. Ce qui reste dans la CIM-11 concerne les comportements impliquant une personne non consentante.

« Masochisme moral » : le sens qui brouille tout

Si tu entends « il est maso » à propos d'un collègue qui reprend un dossier ingrat, ce n'est pas le sens clinique sexuel qui est en jeu. C'est un héritage de Freud.

Dans Le problème économique du masochisme (1924), Freud distingue trois formes : un masochisme érogène, qu'il tient pour primaire et rattache à une co-excitation libidinale accompagnant la douleur ; un masochisme « féminin », catégorie datée et largement critiquée depuis ; et un masochisme moral, où la souffrance recherchée se détache de la sexualité et fonctionne comme un besoin de punition. C'est ce troisième sens qui a fui hors de la psychanalyse pour devenir un mot de conversation courante, synonyme d'auto-sabotage.

D'où un malentendu très concret. Une personne dit qu'elle est masochiste en parlant d'une sensation, d'un cadre, d'un partenaire. Son interlocuteur entend qu'elle se punit. Les deux mots sont homonymes et ne partagent presque rien : l'un décrit un goût sexuel négocié, l'autre un mécanisme d'échec supposé inconscient. Le second se retourne facilement contre quelqu'un, puisqu'il permet de dire « tu ne sais pas ce que tu fais ».

Si tu veux poser le vocabulaire proprement avant d'aller plus loin, la page BDSM : définition sépare les termes qui se confondent le plus souvent, et notre lexique des mots et abréviations qu'on croise dans les annonces couvre l'usage courant, celui qui sert à décoder un profil.

Ce qui se passe dans le corps, et ce qu'on ne sait pas

L'explication qui circule partout tient en un mot : endorphines. Elle est trop courte.

Ce qui est documenté en physiologie de la douleur, c'est l'hypoalgésie induite par l'exercice : après un effort, la sensibilité à la douleur diminue temporairement. L'hypothèse la plus testée est la libération d'opioïdes endogènes, et des travaux sur l'exercice avec restriction du flux sanguin rattachent une part de l'effet à la bêta-endorphine. La littérature récente insiste toutefois sur le caractère multiple du mécanisme : voies inhibitrices descendantes, systèmes monoaminergiques, facteurs immunitaires périphériques, facteurs psychosociaux comme l'attente ou le catastrophisme. Tout le monde ne répond pas de la même façon. Et rien de tout cela ne constitue un mécanisme propre aux pratiques masochistes.

Côté états mentaux, une étude préliminaire d'Ambler et coll. (2017) sur des scènes BDSM consensuelles rapporte des états de conscience modifiés distincts selon le rôle : chez celui qui mène, un état proche du flow tel que défini par Csíkszentmihályi ; chez celui qui reçoit, un profil compatible avec l'hypofrontalité transitoire décrite par Dietrich, mesurée par une tâche de Stroop. Effectifs réduits, résultats à traiter comme une piste.

Ce qu'on peut dire sans forcer : le contexte fait une partie du travail. La même intensité appliquée par surprise, sans consentement et sans possibilité d'arrêt, ne produit ni le même vécu ni la même réponse. De quoi disqualifier l'image du masochiste qui « aime la douleur » en général : personne n'attend le coin de la table avec impatience.

Chercher une sensation n'est pas chercher la souffrance

C'est la distinction qui rend le reste lisible.

Qui recherche une sensation recherche une courbe précise : une chauffe préalable, une montée, un rythme, une zone. Rate la zone — un impact sur une articulation, un nerf, un rein au lieu d'une fesse — et la scène s'effondre en une seconde. Commence trop fort et le corps se referme. Ce qui est recherché a une forme, et cette forme peut être manquée. C'est exactement le travail des gens qui pratiquent l'impact play.

Qui recherche autre chose ne réagit pas de la même façon quand ça rate. Certains cherchent la position : être sous l'autorité de quelqu'un, tenir un rôle — c'est le point de départ décrit dans devenir soumis quand on part de zéro. La douleur n'est là que comme preuve du rapport, et une scène de domination et soumission peut s'en passer. D'autres cherchent le contenu psychologique, ce qui est dit et mis en scène, et l'intensité physique y devient presque décorative.

La carte des pratiques aide à situer ces catégories les unes par rapport aux autres.

Le moment où c'est un problème

Le critère B du DSM est juste dans son principe et flou dans son usage : la détresse peut venir de la pratique, ou du regard porté sur elle par un entourage, un conjoint, un thérapeute mal à l'aise. Aller mal parce qu'on se croit malade et aller mal à cause de ce qu'on fait sont deux situations différentes, que les manuels distinguent mal.

Des signaux plus opérants, indépendants du contenu du désir :

  • l'escalade continue : il faut à chaque fois davantage pour obtenir le même effet, et la marge de sécurité rétrécit à mesure ;
  • l'usage anesthésique : la séance sert à éteindre une émotion — angoisse, colère — plutôt qu'à produire quelque chose ;
  • la solitude : la pratique se fait seul, sans personne pour arrêter, avec du matériel qui ne pardonne pas (compression, suspension, entraves dont on ne se libère pas seul) ;
  • le passage outre : les signaux du corps sont ignorés en cours de scène, et les blessures sont cachées après ;
  • la fuite du choix : arrêter n'apparaît plus comme une option disponible.

Aucun de ces cinq points ne parle de goût. Ils parlent de contrôle et de conséquences. D'où le poids du travail sur les limites et les signaux d'arrêt, qui relève de la technique bien avant de relever de la morale — voir sécurité et consentement.

À l'inverse, les données disponibles ne soutiennent pas l'idée d'une population de pratiquants globalement abîmée. Wismeijer et van Assen (The Journal of Sexual Medicine, 2013) ont comparé 902 pratiquants BDSM et 434 témoins sur des mesures de personnalité, d'attachement, de sensibilité au rejet et de bien-être subjectif ; les auteurs concluent à un profil globalement plus favorable chez les pratiquants, avec une agréabilité plus basse, et proposent de considérer le BDSM comme un loisir plutôt que comme l'expression d'un processus psychopathologique. Échantillon auto-sélectionné, recrutement en ligne, une seule population nationale : ça ne prouve pas qu'une pratique protège de quoi que ce soit, ça rend intenable l'affirmation inverse.

Sadomasochisme : un mot pour deux choses

Le mot composé pose un problème que Gilles Deleuze a formulé sèchement dans sa Présentation de Sacher-Masoch (1967) : « sado-masochisme » y est traité de monstre sémiologique, un nom mal fabriqué qui agglomère deux univers distincts. Son argument est littéraire avant d'être clinique et part des textes : Sade et Sacher-Masoch ne décrivent pas la même chose, ne construisent pas le même rapport, et n'ont pas besoin l'un de l'autre. Le personnage sadien ne cherche pas un partenaire consentant, il cherche le contraire.

L'objection vient vite : des couples se forment très bien sur cette complémentarité, et c'est l'un des ressorts des sites de rencontre spécialisés. Elle rate la cible. Deleuze ne nie pas ces couples, il conteste la symétrie que le mot valise suggère — un même objet vu des deux côtés — là où il y a deux constructions différentes. Être dominant ne se déduit pas d'être l'inverse d'un soumis : le rôle a son contenu propre, sa préparation et sa charge, comme le montre ce que recouvre réellement la position de femme dominante. Pour te repérer sur cet axe, un test d'orientation BDSM donne un point de départ, à traiter comme tel.

Trois mots qu'on prend l'un pour l'autre

Le vocabulaire courant tasse en un seul mot des choses qui ne se recouvrent pas, et c'est la source de la plupart des disputes sur le sujet.

Mot Ce qu'il décrit vraiment Ce qu'il ne dit pas
Masochisme Une excitation liée à la contrainte, à la douleur ou à l'humiliation, dans un cadre choisi Que la personne recherche la souffrance en général
Soumission Une position dans un rapport de pouvoir négocié Qu'il y ait la moindre sensation physique en jeu
Algolagnie Le terme neutre proposé en 1892, jamais adopté Rien de plus : il décrit le désir lié à la douleur, sans nom propre ni jugement

Une conséquence pratique dans les annonces : quelqu'un qui écrit « masochiste » peut chercher une intensité physique précise et refuser toute relation d'autorité, ou l'exact inverse. La question « qu'est-ce que tu cherches à ressentir » est plus informative que n'importe quelle étiquette.

En bref

  • « Masochisme » est un terme forgé par le psychiatre Krafft-Ebing dans Psychopathia Sexualis (première édition 1886), d'après le nom du romancier Leopold von Sacher-Masoch, qui a protesté sans succès.
  • Le sens clinique a changé : dans le DSM-5-TR, l'intérêt masochiste ne devient un trouble que s'il s'accompagne d'une détresse ou d'une altération du fonctionnement, et la CIM-11 a retiré le sadomasochisme consensuel de ses troubles paraphiliques.
  • Le « masochisme moral » de Freud (1924) désigne une recherche de punition sans lien direct avec la sexualité ; c'est ce sens-là qui a colonisé le langage courant.
  • Ce qui est recherché, le plus souvent, est une sensation de forme précise dans un cadre choisi, pas la souffrance en général.
  • Un test simple situe la demande : quand la sensation rate, ce qui reste dit de quel côté — sensation ou relation — se trouve l'essentiel.
  • Les signaux d'alerte utiles concernent l'escalade, l'usage anesthésique, l'isolement et la perte de la possibilité d'arrêter, pas le contenu du désir.

Questions fréquentes

Masochisme et sadomasochisme, est-ce la même chose ?

Non. Le masochisme désigne un pôle : trouver de l'excitation dans le fait d'être soumis à une contrainte, une douleur ou une humiliation. Le sadomasochisme suppose les deux pôles en miroir, symétrie contestée notamment par Deleuze.

Être masochiste, est-ce une maladie mentale ?

Pas en soi. Le DSM-5-TR exige, en plus de l'intérêt, une détresse ou une altération du fonctionnement cliniquement significative. La CIM-11 est allée plus loin en retirant le sadomasochisme consensuel de sa liste de troubles paraphiliques.

La douleur libère-t-elle des endorphines pendant une séance ?

Des opioïdes endogènes interviennent dans l'hypoalgésie induite par l'effort, c'est documenté, mais la littérature décrit un mécanisme multiple et une réponse variable selon les personnes. Tout ramener aux endorphines plaque une explication simple sur un phénomène qui ne l'est pas.

Pourquoi dit-on « tu es maso » à quelqu'un qui n'a aucune sexualité de ce type ?

Parce que l'usage courant a hérité du « masochisme moral » décrit par Freud en 1924 : une recherche de punition détachée de la sexualité. Deux mots identiques, deux sens sans rapport.

À partir de quand en parler à un professionnel ?

Quand la pratique escalade pour produire le même effet, sert à éteindre une émotion, se fait seul sans possibilité d'arrêt, ou déborde du cadre choisi. La détresse liée au seul regard des autres est un autre sujet et mérite un interlocuteur qui ne confonde pas les deux.

Peut-on être masochiste sans aucun goût pour la soumission ?

Oui, et c'est plus fréquent qu'on ne le croit. Certaines personnes recherchent une sensation physique très précise tout en refusant toute forme d'autorité sur elles : elles négocient la scène d'égal à égal, donnent des consignes techniques et n'ont aucune envie d'obéir à quoi que ce soit. Les deux axes sont indépendants.

Le mot est-il encore utile aujourd'hui ?

Il reste utile comme repère historique et clinique, beaucoup moins comme description de soi. Dans une conversation réelle, « j'aime tel type de sensation, sur telle zone, dans tel cadre » transmet en une phrase ce que l'étiquette laisse deviner de travers depuis 1886.

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